En 1995, dans la série documentaire de PBS Triumph of the Nerds, Steve Jobs lâche une phrase restée célèbre, The only problem with Microsoft is they just have no taste. Derrière la formule, le cofondateur d’Apple vise l’absence de culture produit et d’attention à l’expérience utilisateur qu’il prête à l’entreprise de Bill Gates. Cette sortie s’inscrit dans une rivalité structurante des années 1990, sur fond de domination de Windows et de repositionnement d’Apple.
Trente ans plus tard, la citation circule encore parce qu’elle résume une opposition durable entre deux visions, le logiciel de masse côté Microsoft, le design et l’intégration côté Apple, même si le match s’est déplacé vers le cloud et l’IA.
La phrase de Steve Jobs dans Triumph of the Nerds
La séquence est extraite de Triumph of the Nerds, une production de PBS diffusée en 1995, qui retrace l’essor de l’informatique personnelle. Interrogé sur Microsoft, Steve Jobs prononce une critique directe, devenue quote de référence, The only problem with Microsoft is they just have no taste. La formule, courte et mémorable, frappe parce qu’elle vise moins la performance commerciale que l’orientation culturelle de l’entreprise, au sens du goût pour le produit.
Dans la même intervention, Jobs développe une idée récurrente chez lui, l’informatique doit être pensée comme une expérience complète, où l’interface, le matériel et le logiciel doivent servir l’utilisateur. Dans sa lecture, Microsoft réussit à imposer ses standards, mais sans porter une vision esthétique et ergonomique équivalente. Il ne s’agit pas d’un désaccord technique sur un composant précis, mais d’une critique de philosophie produit, formulée dans un contexte où Apple tente de se distinguer par la cohérence de ses machines et de ses logiciels.
Le passage est aussi révélateur d’un moment particulier dans la trajectoire de Jobs. En 1995, il n’est pas encore revenu à la tête d’Apple, son retour n’interviendra qu’après le rachat de NeXT en 1997. Son regard sur l’industrie se construit depuis l’extérieur, avec une posture plus libre, parfois plus mordante. Cette distance nourrit un discours sans filtre, où le fondateur d’Apple s’autorise des jugements de valeur sur l’originalité et la personnalité des produits concurrents.
La portée médiatique de la phrase tient enfin au statut des protagonistes. Microsoft incarne alors la puissance du PC et de Windows, Apple représente une alternative plus minoritaire mais culturellement influente. La citation devient un raccourci facile pour décrire ce duel, et continue d’être reprise parce qu’elle s’insère dans un récit simple, l’opposition entre la standardisation et la recherche d’une expérience plus soignée.
Jobs attribue la percée de MS-DOS à IBM et à un Saturn-5 booster
Dans l’extrait, Jobs ne se contente pas d’attaquer le goût de Microsoft. Il revient aussi sur un épisode fondateur, l’arrivée de MS-DOS sur le premier PC d’IBM. Il décrit IBM comme un Saturn-5 booster, une métaphore spatiale pour dire que Microsoft a bénéficié d’un accélérateur massif grâce au choix d’IBM d’externaliser le système d’exploitation du PC.
Le cur de son argument est historique. IBM, en lançant son PC, confie le système à Microsoft. Bill Gates obtient non seulement le contrat, mais conserve la capacité de licencier le logiciel à d’autres fabricants, ce qui permet à MS-DOS, puis à Windows, de se diffuser largement au-delà du seul IBM PC. Jobs présente cette manuvre comme une décision commerciale déterminante, qui transforme Microsoft en fournisseur incontournable d’un standard industriel.
Cette lecture n’est pas uniquement accusatoire. Jobs reconnaît, dans le même souffle, que Microsoft mérite son succès, en soulignant l’intelligence de l’opération et la capacité de Gates à créer plus d’opportunités en gardant les droits de licence. La critique vise moins la réussite que ce qu’il perçoit comme une conséquence, une entreprise structurée par la distribution et la compatibilité, plutôt que par l’invention d’une expérience utilisateur différenciante.
Le contexte des années 1990 renforce cette opposition. Le marché du PC se construit autour d’une logique de clones, de compatibilité et d’économies d’échelle. Microsoft prospère dans ce modèle, en fournissant un système à une multitude de constructeurs. Apple, à l’inverse, défend un modèle plus intégré, matériel et logiciel conçus ensemble, avec un contrôle plus fort sur l’ensemble. La métaphore du booster d’IBM sert donc à rappeler que l’hégémonie de Microsoft s’est bâtie sur une alliance industrielle, pas sur une intégration verticale comparable à celle revendiquée par Apple.
No taste: une critique du design, de l’UX et de l’originalité
Quand Jobs affirme que Microsoft n’a aucun goût, il vise un ensemble de choix de conception. Dans l’extrait, il reproche à l’entreprise une absence de spirit et qualifie ses produits de very pedestrian. Traduit dans le langage des années 2020, cela renvoie à une critique du design d’interface, de la cohérence des parcours et de l’attention portée aux détails qui façonnent l’expérience quotidienne.
À l’époque, l’informatique grand public est dominée par des interfaces en évolution rapide, et la bataille porte sur la facilité d’usage, la stabilité, la compatibilité logicielle et la disponibilité d’applications. Jobs accuse Microsoft de privilégier l’expansion de sa plateforme et la standardisation, plutôt que de pousser une vision de produit plus audacieuse. Son reproche d’ absence d’originalité se comprend aussi comme une pique contre une stratégie souvent perçue, chez ses détracteurs, comme l’adoption rapide d’idées déjà popularisées ailleurs.
La critique est aussi un outil rhétorique. Jobs parle en homme de scène, capable de produire une formule qui marque les esprits. Dire no taste fonctionne parce que c’est subjectif, difficile à réfuter par des chiffres, et immédiatement compréhensible par le grand public. Le terme goût ne renvoie pas seulement à l’apparence, mais à une culture interne, la capacité à choisir, à éditer, à dire non à certaines fonctionnalités pour préserver une expérience plus simple.
Dans les faits, Microsoft a aussi développé des produits centrés sur l’ergonomie et le design, mais la perception de l’époque est façonnée par l’environnement Windows, la multiplicité du matériel compatible, et des compromis fréquents liés à la rétrocompatibilité. Jobs exploite cette réalité industrielle pour opposer deux modèles, l’un orienté écosystème ouvert et diffusion large, l’autre orienté contrôle et cohérence. Sa phrase condense cette opposition en un jugement culturel, plus qu’en un argument technique.
De la rivalité Gates-Jobs à une concurrence déplacée vers l’IA et le cloud
La citation de 1995 s’inscrit dans une période où la rivalité entre Apple et Microsoft structure l’imaginaire technologique, notamment pendant les guerres des systèmes d’exploitation. La tension est aussi personnelle, entre Bill Gates et Steve Jobs, avec des désaccords sur la propriété intellectuelle, les interfaces graphiques et la stratégie de plateforme. Le duel devient un récit médiatique, parfois simplifié, opposant le pragmatisme industriel à une vision plus artisanale du produit.
Avec le temps, la relation entre les deux figures se transforme. Le texte source rappelle un processus de réconciliation par étapes, qui aboutit à une relation moins conflictuelle avant la mort de Jobs en 2011. Cette évolution personnelle accompagne une recomposition du marché. Microsoft consolide sa force dans l’entreprise, les outils bureautiques et les infrastructures, tandis qu’Apple renforce sa domination côté grand public, notamment avec l’iPod, l’iPhone et l’écosystème iOS.
La concurrence n’a pas disparu, elle s’est déplacée. Aujourd’hui, Apple et Microsoft se croisent sur des terrains comme l’IA, les services, la productivité et certains segments matériels. Microsoft s’impose dans le cloud avec Azure et dans l’IA via ses partenariats et ses offres, tandis qu’Apple met l’accent sur l’intégration matériel-logiciel, la confidentialité et l’expérience sur appareils. La rivalité est moins frontale que dans les années 1990, mais elle reste structurée par des choix de plateforme et de distribution.
Le texte mentionne aussi des piques plus récentes, comme des critiques publiques visant des produits concurrents, signe que le registre de la petite phrase n’a pas disparu. La citation de Jobs continue d’être mobilisée parce qu’elle sert de repère culturel dans une industrie où les cycles technologiques s’accélèrent. Elle rappelle une époque où l’affrontement se jouait sur le bureau de l’ordinateur, et où une phrase pouvait résumer une stratégie, une identité de marque et une vision du produit.
Crédit image : Steve Jurvetson from Los Altos, USA / wikimedia (CC BY 2.0)
