Deux séquences sous-marines tournées en juillet 2024 puis en 2025 dans le golfe de Californie montrent des orques percutant des poissons-lunes à grande vitesse, jusqu’à les fragmenter en multiples morceaux. Les biologistes y voient une tactique de chasse potentiellement utile aux jeunes individus, sur une proie dotée d’une enveloppe externe particulièrement résistante. Les images alimentent aussi le débat sur la part de jeu dans certains comportements alimentaires des cétacés.
Dans ces vidéos, la scène est brève, mais spectaculaire, un poisson-lune est maintenu, puis libéré au dernier moment, avant d’être frappé de plein fouet par une orque lancée à pleine vitesse.
Deux vidéos dans la même baie, en 2024 puis 2025
Le premier enregistrement évoqué par les chercheurs date de juillet 2024. La scène est filmée en plongée dans le golfe de Californie par Katy Ayres, membre de l’organisation américaine à but non lucratif Beneath the Waves, à l’aide d’une caméra de type GoPro. Sur les images, une femelle adulte tient un poisson-lune déjà mort. Un mâle adulte arrive vers la proie, nageant sur le dos et accélérant jusqu’à l’impact. Au dernier instant, la femelle lâche le poisson, ce qui laisse la trajectoire libre, puis le mâle percute la masse avec une force telle que le poisson se disloque en une nuée de fragments.
Un second épisode, capté environ un an plus tard dans la même zone, a été filmé par un touriste, Hector Franz, selon le récit rapporté par les scientifiques impliqués. Cette fois, la configuration diffère légèrement, une femelle percute le poisson-lune en position « droite », pendant qu’une autre femelle le maintient en place. Le résultat visuel est comparable, le poisson « éclate » en multiples morceaux, ce qui renforce l’idée qu’il ne s’agit pas d’un accident isolé.
Pour Erick Higuera, biologiste marin indépendant au Mexique, ces deux séquences constituent un jalon important, car elles documentent clairement un comportement décrit de manière plus fragmentaire auparavant. Higuera indique avoir déjà observé, dans cette région, des groupes d’orques attaquant des poissons-lunes, arrachant des morceaux de chair, puis se les « passant » entre individus, un enchaînement qui ressemble à un mélange de prédation et d’interactions sociales.
Les auteurs associés à ces observations avancent que la répétition du scénario, même à un an d’intervalle, suggère une pratique connue au sein du groupe local. La question centrale devient alors celle de la fonction, optimisation de l’alimentation, apprentissage des jeunes, cohésion sociale, ou combinaison de ces facteurs.
Le poisson-lune à « capsule » dense, une proie difficile à entamer
Les poissons-lunes concernés sont décrits comme des sharp-tail sunfish (Masturus lanceolatus), parmi les plus grands poissons osseux. Les estimations citées par les spécialistes évoquent des individus pouvant atteindre 2000 kilogrammes. Un tel gabarit représente une ressource énergétique majeure, mais il impose aussi des contraintes mécaniques, la proie n’est pas seulement volumineuse, elle est aussi dotée d’une enveloppe externe peu facile à entamer.
Selon Higuera, la surface du poisson-lune est dense, caoutchouteuse et riche en collagène, un ensemble de caractéristiques qui compliquent une prise « classique » à la dent. Dans ce contexte, la percussion peut devenir une solution pragmatique, ouvrir l’accès à des tissus comestibles sans devoir mordre longuement à travers une couche résistante. La logique rappelle d’autres stratégies observées chez des prédateurs marins, qui immobilisent, assomment ou déchirent d’abord, puis consomment ensuite.
Le zoologiste John Davenport, de University College Cork en Irlande, apporte une précision anatomique importante, la fragmentation « explosive » observée sur les vidéos concernerait surtout la capsule gélatineuse et raide qui compose une grande partie de la masse corporelle. Davenport avance un ordre de grandeur, cette capsule représenterait plus de 80% de la masse chez les grands individus. Autrement dit, l’impact ne « pulvérise » pas nécessairement toute la chair utile, mais disperse une proportion importante de matière, ce qui peut exposer des morceaux nutritifs ou faciliter l’accès à certaines zones.
Cette hypothèse a une conséquence directe sur l’interprétation alimentaire. Si une grande part de ce qui se fragmente est une enveloppe gélatineuse, la technique peut servir à « désosser » le problème, au sens figuré, en supprimant la barrière. Les orques peuvent ensuite sélectionner les parties les plus riches, ou laisser les jeunes profiter de fragments plus faciles à saisir. Ce mécanisme est compatible avec une chasse structurée, où l’action principale n’est pas la morsure, mais la transformation physique de la proie.
La présence d’un poisson déjà mort dans la première vidéo n’invalide pas l’intérêt de la tactique. Une proie morte peut rester difficile à ouvrir. De plus, la manipulation d’une carcasse peut servir d’entraînement, une manière de répéter les gestes, de calibrer l’impact, ou de laisser les plus jeunes s’approcher sans risque immédiat lié à une proie encore mobile.
Une tactique qui peut favoriser les jeunes orques lors du nourrissage
Les chercheurs cités mettent l’accent sur un point, la technique de percussion à haute vitesse exige une combinaison de masse et de vitesse que les jeunes orques ne possèdent pas au même niveau que les adultes. Davenport formule l’idée que des veaux ou des individus immatures ne peuvent probablement pas produire une force suffisante pour provoquer seuls une fragmentation comparable. Leur contribution se situerait après l’impact, quand la proie est transformée en une « nuée » de fragments contenant des morceaux intéressants.
Dans cette lecture, les adultes agissent comme des « ouvreurs » de proie. Ils créent un environnement de nourrissage plus accessible, où les jeunes peuvent apprendre à saisir, trier et ingérer. La scène où un individu maintient le poisson pendant qu’un autre arrive à pleine vitesse ressemble à une coordination minimale, un rôle de « teneur » et un rôle de « percussion ». Même si l’on évite de projeter une intention humaine, la répartition des tâches suggère une organisation.
Les orques sont connues pour leurs comportements d’apprentissage social, avec des techniques de chasse pouvant varier d’une population à l’autre. Dans plusieurs régions du monde, des groupes se spécialisent sur des proies particulières, poissons, mammifères marins, ou encore requins. La séquence du poisson-lune s’inscrit dans cette diversité, elle illustre une adaptation potentielle à une proie volumineuse et atypique, dont la morphologie impose un « problème » mécanique.
Pour les jeunes, l’intérêt n’est pas uniquement calorique. Il est aussi comportemental. Approcher une grande carcasse, suivre les adultes, observer la coordination, puis se nourrir de morceaux plus petits constitue une situation d’apprentissage complète. Le fait que l’impact produise un nuage de fragments peut multiplier les opportunités, chaque individu peut capturer une partie sans devoir rivaliser au contact direct d’une masse unique.
Ce type de nourrissage peut aussi réduire le risque de blessure. Une morsure répétée sur une surface très résistante pourrait endommager les dents ou les gencives. La percussion, si elle est efficace, limite la durée des interactions « dures » et transfère la phase d’alimentation vers des morceaux plus simples à manipuler. Les vidéos ne suffisent pas à établir ce bénéfice de manière certaine, mais l’hypothèse est cohérente avec le principe général d’économie d’effort observé chez les prédateurs.
Entre chasse et jeu, un comportement difficile à classer
Au-delà de l’aspect alimentaire, la dimension comportementale retient l’attention. Higuera décrit une séquence qui relève de la chasse, tout en intégrant une forme de « jeu » pendant le processus. Il souligne que l’action mobilise une forte intensité physiologique, avec une montée d’adrénaline et d’autres hormones liées à l’effort et à l’excitation. Dans ce cadre, la frontière entre efficacité et interaction ludique est ténue, surtout chez une espèce connue pour la complexité de sa vie sociale.
Les images antérieures rapportées par Higuera, avant l’existence de vidéos aussi nettes, mentionnent des orques arrachant des morceaux et les lançant entre elles, comme dans une séquence de « passe ». Ce type d’échange peut correspondre à une dynamique de groupe, où la proie devient un support d’interaction. Chez plusieurs cétacés, des comportements de manipulation d’objets sont documentés, algues, méduses, poissons, parfois sans consommation immédiate.
La prudence s’impose sur l’interprétation. Parler de « plaisir » au sens humain est spéculatif, mais constater une composante non strictement utilitaire est possible, quand l’action se répète, mobilise plusieurs individus, et ne se réduit pas à l’ingestion rapide. Dans la première vidéo, le poisson est déjà mort, ce qui peut indiquer une phase post-capture où l’objectif n’est plus de tuer, mais de traiter la proie, ou de prolonger une interaction sociale autour d’elle.
La scène où une femelle lâche la proie au dernier moment peut aussi être lue comme une coordination fine, voire un ajustement appris. Si la proie était tenue trop longtemps, l’impact pourrait blesser l’individu qui la maintient. Si elle est lâchée trop tôt, elle dérive et l’impact perd en précision. La répétition du mécanisme, maintien puis relâche juste avant le choc, suggère une expérience partagée, transmise ou consolidée au fil du temps.
Ces observations relancent une question classique en éthologie, de nombreux comportements ont une double fonction, nourrir et apprendre, nourrir et renforcer les liens, nourrir et s’entraîner. Dans le cas présent, le poisson-lune, par sa forme et sa texture, offre un « objet » particulièrement propice à la manipulation. Les prochaines étapes scientifiques consisteront à savoir si cette pratique est fréquente, limitée à certains individus, ou liée à des conditions locales comme la disponibilité des proies et la présence de jeunes dans le groupe.