1 citation, 2 mots qui fâchent, le CEO de Suno dit que faire de la musique n’est plus plaisant, ce que l’entreprise doit affronter

1 citation, 2 mots qui fâchent, le CEO de Suno dit que faire de la musique n’est plus plaisant, ce que l’entreprise doit affronter

En janvier 2025, Mikey Shulman, PDG de Suno, a affirmé dans un podcast que faire de la musique n’était pas vraiment plaisant aujourd’hui. La séquence a déclenché une polémique durable, sur fond de crainte d’une perte allant jusqu’à 25% des revenus des travailleurs de la musique sur quatre ans. L’épisode illustre la tension entre promesse d’accès élargi à la création et inquiétudes sur l’économie des artistes.

Une phrase prononcée comme un argument produit s’est transformée en signal d’alarme pour une industrie déjà sur la défensive face aux générateurs musicaux.

Mikey Shulman présente Suno comme un raccourci vers la création

Invité du podcast 20VC en janvier 2025, Mikey Shulman explique sa vision de la création musicale à l’ère des outils génératifs. Son propos, rapporté et largement commenté, part d’un constat qu’il présente comme majoritaire, faire de la musique ne serait pas vraiment plaisant pour beaucoup de personnes. Dans sa logique, l’activité serait freinée par des étapes longues et exigeantes, apprentissage d’un instrument, maîtrise des logiciels, théorie, entraînement de l’oreille, répétitions, corrections, et une accumulation de compétences qui décourage les débutants.

Le dirigeant cadre cette difficulté comme un problème d’accessibilité. Il suggère que des plateformes comme Suno peuvent couper une partie de ces étapes, en générant des morceaux à partir de requêtes textuelles, d’intentions de style ou de contraintes simples. L’objectif affiché est de réduire le temps entre l’idée et un résultat audible, ce qui, selon lui, abaisse la barrière d’entrée pour les personnes qui ne se sentent pas douées ou qui n’ont pas le temps de devenir bonnes en musique.

Dans l’extrait le plus repris, Shulman dit vouloir donner à tout le monde les joies de créer de la musique, en présentant cette ambition comme un changement de norme. Sur le plan marketing, le message est clair, la valeur du produit serait de rendre l’acte créatif plus immédiat, moins dépendant d’un long parcours technique. Pour une partie du public, c’est une promesse d’outil, comparable à ce que les smartphones ont fait pour la photo, démocratiser une pratique et multiplier les usages.

Le problème tient à la formulation, car elle oppose implicitement deux visions, la musique comme discipline et la musique comme résultat. Or, dans de nombreux parcours artistiques, la pratique, l’effort, l’apprentissage et le travail collectif font partie de l’expérience recherchée. En présentant la fabrication musicale comme une corvée dont il faudrait s’affranchir, le PDG a donné l’impression de dévaluer ce qui fonde la légitimité professionnelle de nombreux musiciens.

Cette séquence met aussi en lumière une difficulté récurrente des entreprises d’IA générative, expliquer le bénéfice utilisateur sans suggérer que le travail humain est inutile. Dans un secteur où l’identité artistique, la technique et la reconnaissance sociale sont centrales, quelques mots peuvent être interprétés comme une remise en cause de l’ensemble de la chaîne de valeur.

La réaction du secteur musical s’appuie sur la valeur du travail

Les critiques venues de musiciens, de professionnels et d’utilisateurs sur les réseaux sociaux se sont concentrées sur un point, l’idée que le plaisir musical serait séparé de l’apprentissage. Pour beaucoup d’artistes, la satisfaction provient précisément de l’amélioration progressive, du son qui se précise, d’une interprétation qui gagne en nuance, d’un arrangement qui se stabilise après des essais. La phrase de Shulman a été perçue comme une incompréhension de la nature du métier, où la répétition et la maîtrise ne sont pas un simple obstacle, mais une partie du sens.

Dans les échanges publics, plusieurs arguments reviennent. D’abord, la confusion entre faire de la musique et produire une piste. Un musicien peut passer des heures sur une ligne de basse, une articulation vocale, une progression d’accords, ou une prise unique en studio, et considérer ce temps comme constitutif de l’uvre. Ensuite, la crainte d’une standardisation, si des modèles entraînés sur de grands corpus finissent par favoriser des structures familières, des timbres attendus, ou des signatures sonores déjà dominantes.

La polémique a aussi été alimentée par le contexte juridique et éthique autour des données d’entraînement. Même lorsque les entreprises invoquent des cadres légaux ou des accords, une partie du secteur souligne l’asymétrie entre la valeur captée par les plateformes et la rémunération effective des créateurs dont les styles, les enregistrements ou les catalogues auraient servi, directement ou indirectement, à alimenter les modèles. Dans ce climat, un propos qui semble minimiser l’effort artistique devient un catalyseur.

Autre dimension, la place du collectif. Faire de la musique, pour beaucoup, c’est répéter en groupe, jouer en concert, échouer, recommencer, partager des références, apprendre des autres. Un générateur peut produire un fichier audio, mais ne remplace pas la sociabilité du projet musical. Les critiques ont donc insisté sur ce que l’IA ne peut pas fournir, l’expérience humaine, l’échange, l’identité scénique, la relation au public.

Le résultat a été une colère visible, parfois disproportionnée dans la forme, mais révélatrice d’une anxiété réelle. Quand une industrie sent que ses repères économiques et symboliques bougent vite, une déclaration maladroite peut être interprétée comme un programme, ou comme un mépris. Dans ce cas, l’intention affichée de démocratisation a été masquée par le sentiment d’une dévalorisation du métier.

Les craintes économiques se cristallisent autour d’une perte de 25% des revenus

Au-delà du débat culturel, l’élément le plus concret est la peur d’un choc sur les revenus. Des travaux cités dans le débat public évoquent des travailleurs de la musique susceptibles de perdre jusqu’à 25% de leurs revenus sur les quatre prochaines années. Cette estimation, discutée selon les hypothèses retenues, sert de repère médiatique, car elle met un chiffre sur une inquiétude diffuse, le risque que la valeur se déplace vers les plateformes qui automatisent une partie de la production.

Cette baisse potentielle peut venir de plusieurs mécanismes. D’abord, une pression à la baisse sur certains marchés de commande, musique d’illustration, jingles, habillages, contenus courts pour réseaux sociaux, maquettes rapides. Si un client obtient un résultat suffisant en quelques minutes, il peut réduire les budgets alloués à des compositeurs indépendants. Ensuite, l’augmentation de l’offre. Quand la quantité de musique disponible explose, l’attention devient plus rare, ce qui peut diluer les écoutes et réduire la capacité des artistes à émerger.

La question de la répartition est centrale. Les plateformes d’IA se positionnent comme outils, mais elles peuvent aussi devenir des intermédiaires dominants, en contrôlant l’accès, la découverte et la monétisation. Pour les artistes, le risque est de se retrouver dans une économie où la création est abondante et peu chère, tandis que la valeur se concentre sur les acteurs qui possèdent les modèles, les infrastructures et les canaux de diffusion.

Dans ce contexte, la phrase du PDG prend une dimension stratégique. Elle peut être lue comme une tentative de déplacer la définition de la création vers le résultat final, plutôt que vers le processus. Or, si le marché adopte cette définition, certaines compétences pourraient être moins rémunérées, tandis que d’autres deviendraient plus importantes, direction artistique, identité, performance live, relation communautaire, narration, et capacité à se distinguer.

Il faut aussi noter que l’impact ne sera pas uniforme. Les artistes déjà installés peuvent bénéficier d’un effet de marque, tandis que les profils intermédiaires, compositeurs de commande, musiciens de studio, arrangeurs, peuvent être plus exposés si une partie de leur travail est considérée comme substituable. La difficulté, pour l’instant, tient à la mesure précise de ces déplacements, car l’adoption des outils, les cadres juridiques et les réactions du public évoluent rapidement.

L’excuse du dirigeant intervient dans un climat de défiance envers l’IA

Face à la controverse, Mikey Shulman a fini par revenir sur ses propos et présenter des excuses quelques mois plus tard. Ce mouvement de recul montre que l’entreprise a mesuré le coût réputationnel. Dans les industries créatives, la confiance est un actif, partenariats, données, licences, collaborations, et une perception négative peut compliquer les relations avec des ayants droit, des labels ou des artistes influents.

La séquence révèle aussi une donnée de fond, l’IA générative reste récente dans la musique à grande échelle, et les normes sociales ne sont pas stabilisées. Les entreprises avancent vite, mais les communautés artistiques construisent leurs propres lignes rouges, sur l’entraînement des modèles, la transparence des sources, la rémunération, la mention des uvres, et la possibilité de refuser l’usage de certains catalogues. Dans ce paysage, une phrase perçue comme condescendante peut alimenter des campagnes de rejet, voire des appels au boycott.

Le backlash mentionné dans le débat public s’appuie sur des exemples concrets, morceaux générés imitant des voix ou des styles, confusion sur l’origine d’un titre, contenus produits en masse pour capter des revenus de streaming. Même si toutes les plateformes ne fonctionnent pas de la même manière, la perception générale associe souvent IA musicale à imitation et concurrence déloyale. Les excuses d’un dirigeant ne suffisent pas à dissiper ces associations, mais elles indiquent une volonté de calmer le jeu.

Pour Suno, l’enjeu est double. D’un côté, continuer à séduire des utilisateurs qui veulent créer rapidement, pour le loisir, la communication, ou le prototypage. De l’autre, éviter d’être vu comme un acteur qui remplace les artistes plutôt que comme un outil qui les assiste. La communication doit donc faire attention aux mots, en distinguant la démocratisation de la création et la dévalorisation du travail.

L’évolution reste incertaine sur un point central, la manière dont les plateformes et les artistes vont cohabiter économiquement. Des scénarios existent, licences plus claires, partage de revenus, outils d’opt-out, identification des contenus générés, ou création de marchés spécifiques pour la musique synthétique. Mais l’acceptation sociale dépendra de la capacité des entreprises à prouver qu’elles ne captent pas de la valeur sans contrepartie, et qu’elles respectent le rôle des créateurs humains dans l’écosystème culturel.

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