2 mots, 1 phrase choc, Marc Andreessen ex-Netscape, pourquoi « software is eating the world » surprend encore la tech

2 mots, 1 phrase choc, Marc Andreessen ex-Netscape, pourquoi « software is eating the world » surprend encore la tech

En 2011, Marc Andreessen résume une bascule économique avec une phrase, Software is eating the world . L’investisseur, cofondateur de Netscape, explique que des entreprises pilotées par le code prennent l’avantage sur des secteurs historiques, du commerce à la finance. Quinze ans plus tard, l’essor de l’IA relance le débat, certains dirigeants avançant déjà que l’IA mange à son tour le logiciel.

Une formule courte, mais une grille de lecture durable pour comprendre pourquoi des acteurs nés sur internet ont pris le contrôle de marchés entiers, et pourquoi la prochaine vague technologique pourrait rebattre les cartes plus vite encore.

Marc Andreessen, de Mosaic à Andreessen Horowitz

Avant d’être un investisseur influent, Marc Andreessen s’est imposé comme une figure de l’internet naissant. Il a participé à la création de Mosaic, l’un des premiers navigateurs web grand public, puis a cofondé Netscape, dont le navigateur a marqué la seconde moitié des années 1990. Cette trajectoire explique le poids symbolique de ses prises de parole, souvent perçues comme celles d’un témoin direct des grandes ruptures numériques.

Dans les années 2000, Andreessen bascule vers l’entrepreneuriat et l’investissement. Il cofonde le fonds Andreessen Horowitz (a16z), qui finance des entreprises technologiques à fort potentiel. Cette position d’observateur, au contact de dirigeants et d’innovations de pointe, nourrit une vision structurée des transformations économiques liées au logiciel, bien au-delà du seul secteur informatique.

Quand il publie son essai dans le Wall Street Journal, Andreessen ne se contente pas de commenter la mode du moment. Il propose une lecture macroéconomique, centrée sur l’idée que le logiciel ne sert plus uniquement à soutenir des métiers existants, mais qu’il devient le moteur principal de la création de valeur. Dans cette approche, la frontière entre entreprise technologique et entreprise traditionnelle se brouille, car la compétitivité dépend de plus en plus de capacités logicielles.

Cette analyse s’inscrit dans un contexte où l’adoption du numérique s’accélère. Le e-commerce, les smartphones, les services en ligne et l’informatique à la demande deviennent des habitudes de masse. Andreessen décrit une économie où le code permet d’industrialiser des services, d’automatiser des processus et de toucher des marchés mondiaux avec des coûts marginaux réduits.

Son influence tient aussi à la simplicité de la formule. Software is eating the world condense un phénomène complexe en une image compréhensible par tous, dirigeants, investisseurs, décideurs publics. Cette capacité à transformer une tendance diffuse en récit mobilisateur a contribué à faire de la phrase un repère, souvent cité pour expliquer la domination croissante des plateformes et des modèles numériques.

L’essai de 2011 dans le Wall Street Journal, un diagnostic économique

L’essai publié en 2011 part d’un constat, les consommateurs migrent rapidement vers des usages en ligne et numériques. Andreessen décrit une dynamique où les entreprises capables de développer des produits logiciels solides captent l’attention, les données et les transactions, puis réinvestissent ces avantages pour s’étendre à d’autres segments. Le logiciel devient un levier d’expansion, pas seulement une fonction support.

Son argument central repose sur la capacité des entreprises software-first à attaquer des industries établies. Dans de nombreux secteurs, la distribution, la relation client, le marketing, la logistique ou la tarification deviennent pilotés par des systèmes informatiques. Cette mutation favorise les acteurs capables d’itérer vite, de personnaliser l’offre et de prendre des décisions appuyées sur la donnée.

Andreessen insiste aussi sur la vitesse. Les cycles d’innovation logiciels, mises à jour fréquentes, déploiements rapides, tests A/B, contrastent avec les rythmes plus lents de certaines industries traditionnelles, contraintes par des infrastructures physiques et des chaînes d’approvisionnement lourdes. Cette différence de tempo crée un écart de compétitivité qui se creuse au fil du temps.

Dans son texte, il décrit une succession de vagues technologiques, mais souligne que la diffusion du logiciel est particulièrement profonde. Elle touche à la fois la production, la distribution et la consommation. Ce caractère transversal explique pourquoi des entreprises initialement cantonnées à un service numérique peuvent, une fois l’infrastructure construite, se diversifier rapidement.

Le diagnostic ne se limite pas au commerce. Le logiciel s’étend à la banque, aux médias, aux loisirs, à la santé, à l’éducation. En résultat, des secteurs entiers voient apparaître des concurrents qui n’ont pas le même héritage industriel, mais qui compensent par une maîtrise de l’expérience utilisateur, des coûts d’acquisition et des systèmes d’information. Cette logique, déjà visible en 2011, a continué de s’approfondir avec le cloud et l’économie des abonnements.

Borders et Amazon, l’exemple devenu emblématique du basculement

Pour illustrer sa thèse, Andreessen cite un cas qui a marqué les esprits, la chaîne de librairies Borders. L’entreprise ferme ses magasins aux États-Unis en 2011, après avoir subi une concurrence devenue insoutenable. Andreessen rappelle qu’en 2001, Borders avait confié son activité de vente en ligne à Amazon, jugeant le canal internet non stratégique et peu important. Il résume ce choix par un oops devenu célèbre.

Dans cette lecture, Borders n’a pas seulement raté un virage commercial, elle a sous-estimé la nature même de la concurrence. Si la vente de livres semblait être le cur du métier, la bataille se déplaçait vers la capacité à gérer une plateforme, à recommander des produits, à optimiser la recherche, à gérer les stocks et la livraison, puis à convertir ces compétences en avantage structurel.

Amazon est présenté comme une entreprise dont le moteur est logiciel, capable de vendre virtuellement tout en ligne. La force du modèle tient à l’architecture technique, au traitement des données et à l’automatisation logistique. Une fois cette base établie, l’extension à de nouvelles catégories de produits devient plus simple que pour un acteur dépendant d’un réseau physique de magasins.

Le cas Borders sert aussi d’avertissement aux entreprises établies. Externaliser un canal numérique ou le traiter comme un accessoire peut conduire à céder un actif stratégique, la relation client et les données associées. Quand un intermédiaire contrôle l’expérience d’achat, la visibilité et la recommandation, il peut progressivement imposer ses règles, notamment sur les prix, les conditions de distribution et l’accès au marché.

La comparaison ne se limite pas aux librairies. On retrouve des schémas proches dans d’autres secteurs, agences de voyages face aux plateformes, taxis face aux applications, médias face aux agrégateurs, distribution face aux marketplaces. Chaque fois, le point commun est la capacité d’un acteur logiciel à industrialiser une fonction, à réduire les frictions et à capter la demande au niveau de l’interface numérique.

Du marché qui déteste la tech à l’IA qui menace le logiciel

Andreessen note qu’en 2011, le marché boursier déteste la technologie. La formule reflète une période où l’enthousiasme pour certains acteurs numériques n’était pas uniforme, et où des doutes persistaient sur la rentabilité durable de plusieurs modèles. Cette observation résonne avec des phases plus récentes de correction, quand des valorisations de groupes technologiques ont reculé sous l’effet des taux d’intérêt, des contraintes réglementaires ou d’un ralentissement de la croissance.

Le point saillant du débat actuel se situe dans l’arrivée de l’IA générative. Plusieurs dirigeants estiment que la prochaine vague ne se contentera pas de renforcer les entreprises logicielles existantes, mais qu’elle pourrait déplacer la valeur vers de nouveaux acteurs. Dans cette continuité, Jensen Huang, patron de Nvidia, a popularisé l’idée que l’IA va manger le logiciel, suggérant que des systèmes capables de produire du code et d’automatiser des tâches réduiront l’importance de certains produits traditionnels.

Cette perspective ne signifie pas la disparition du logiciel, mais une transformation de sa production et de son usage. Si des modèles d’IA peuvent générer des fonctionnalités à la demande, personnaliser des interfaces ou automatiser des processus, une partie de la valeur pourrait migrer du produit packagé vers l’infrastructure, les données, les modèles et les capacités de calcul. Les entreprises qui contrôlent ces briques, puces, cloud, modèles, peuvent gagner en influence.

Pour les éditeurs, l’enjeu devient double. D’un côté, intégrer l’IA pour augmenter la productivité, améliorer l’assistance et réduire les coûts. De l’autre, éviter que l’IA ne transforme leurs fonctionnalités en commodités faciles à reproduire. Les secteurs les plus exposés sont ceux où les tâches sont fortement standardisées, documentation, support, génération de contenus, automatisation de scripts, ou certaines opérations de back-office.

Dans ce contexte, la formule d’Andreessen conserve sa pertinence comme diagnostic historique, mais elle se heurte à une nouvelle couche technologique qui reconfigure la chaîne de valeur. Les entreprises cherchent à sécuriser leurs données, à maîtriser les modèles, à négocier l’accès aux infrastructures de calcul, et à adapter leurs produits à des usages conversationnels.

L’évolution reste incertaine sur un point clé, la vitesse à laquelle l’IA remplacera des logiciels existants, ou au contraire renforcera les acteurs en place. Ce qui est déjà visible, c’est la réallocation des investissements vers les briques d’infrastructure et les compétences rares, ingénierie IA, sécurité, gouvernance des données, optimisation des coûts cloud. La bataille ne se joue plus seulement sur l’application, mais sur l’ensemble de la pile technologique.

Crédit image : Concord hioz / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

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