2 princesses, 1 tombe royale, armes et os marqués par l’effort, ce détail inattendu suggère un entraînement au combat

2 princesses, 1 tombe royale, armes et os marqués par l’effort, ce détail inattendu suggère un entraînement au combat

Une analyse ostéologique de momies royales du Moyen Empire, datées d’environ 1850-1700 av. J.-C., relance le débat sur les femmes enterrées avec des armes en Égypte ancienne. Des modifications des os de l’avant-bras et de la main, observées chez plusieurs princesses, suggèrent un usage régulier de l’arc et de la dague. L’étude porte sur six individus du complexe funéraire de Dahchour, redécouverts au Musée égyptien du Caire lors d’un chantier de conservation en 2020.

Quand une arme accompagne une défunte, s’agit-il d’un symbole, d’un marqueur de rang, ou d’un objet pratiqué au quotidien? Pour ces princesses, les os apportent des indices concrets qui dépassent l’ornement funéraire.

Des momies de Dahchour réexaminées après leur redécouverte en 2020

Le point de départ se trouve au complexe de Dahchour, au sud du Caire, un ensemble de pyramides et de tombes associé au Moyen Empire. Les momies étudiées proviennent de fouilles menées à la fin du XIXe siècle, puis intégrées aux collections du Musée égyptien du Caire. Longtemps, une partie de ce matériel a été peu accessible, faute de documentation homogène et de priorités muséales tournées vers d’autres pièces majeures. La situation change lors d’un projet de conservation et de récolement en 2020, quand plusieurs momies sont localisées, identifiées et remises dans un circuit d’étude.

L’équipe dirigée par Zeinab Hashesh, à l’Université de Beni-Suef, s’intéresse à six individus royaux, dont cinq femmes. Quatre seraient des filles du pharaon Amenemhat II, un règne situé au début de la XIIe dynastie. L’objectif est de relire ces dépouilles à partir d’indices biologiques, en s’appuyant sur l’ostéologie, c’est-à-dire l’étude des os, pour reconstituer des gestes répétés, des contraintes mécaniques et des habitudes corporelles.

Le contexte archéologique compte aussi. Plusieurs de ces femmes ont été enterrées avec des objets associés à la chasse ou au combat, notamment des arcs, des flèches et des dagues. Or, dans l’historiographie, la présence d’armes dans des tombes féminines a souvent été interprétée comme un signe symbolique, lié au statut, à la protection dans l’au-delà ou à la représentation d’un pouvoir familial. La question posée par cette réévaluation est plus directe, ces armes étaient-elles des accessoires d’apparat ou des outils maîtrisés?

Les auteurs rappellent que des armes ont été retrouvées dans des sépultures féminines sur de nombreux sites et périodes, ce qui alimente un débat récurrent. Sans traces corporelles, l’argument du symbole reste solide. Mais quand l’os enregistre des contraintes répétées, l’hypothèse d’une pratique devient plus difficile à écarter. Dans ce dossier, la redécouverte de momies royales déjà fouillées et l’accès à leurs squelettes offrent une opportunité rare, croiser l’inventaire funéraire et la biologie du geste.

La dague d’Ita et des marqueurs osseux compatibles avec une prise d’arme répétée

Le cas le plus commenté est celui de la princesse Ita, décédée entre 28 et 34 ans. Son assemblage funéraire comprend une dague décorée, associant or et lapis-lazuli, un objet qui, à lui seul, peut être lu comme un signe de prestige. L’étude propose d’aller plus loin en examinant l’état des os de l’avant-bras et de la main, là où se forment des adaptations liées à la force de préhension et à des mouvements répétés.

Les chercheurs décrivent des indices d’insertions musculaires marquées et de connexions osseuses suggérant une sollicitation importante des muscles de la main et de l’avant-bras. Dans les approches ostéologiques, ce type d’indices est généralement interprété comme le résultat d’efforts répétés, quand un geste est pratiqué sur la durée. Pour une princesse, ce constat tranche avec une vision strictement cérémonielle de la vie de cour, même si l’analyse ne prétend pas reconstituer un emploi du temps ou une carrière militaire au sens moderne.

La lecture proposée par Zeinab Hashesh est que la princesse aurait eu l’habitude de serrer des objets impliquant une prise ferme, par exemple une dague ou une masse d’arme. Le vocabulaire reste prudent, car une main sollicitée peut l’être par d’autres activités. Mais le raisonnement repose sur une convergence, un objet d’arme présent dans la tombe, et des marqueurs corporels compatibles avec la répétition d’une prise puissante. De ce fait, l’arme n’est plus seulement un signe, elle devient un indice à confronter à la biologie.

Ce type d’analyse s’inscrit dans une tendance plus large en archéologie biologique, documenter les gestes par les os, sans se limiter aux textes, souvent centrés sur les élites masculines et les fonctions officielles. Dans le cas d’une princesse, la difficulté est double, les sources écrites sont lacunaires et les images royales obéissent à des codes. L’ostéologie apporte un registre différent, celui de l’usure et de l’adaptation.

Pour le public, l’intérêt tient aussi à la nuance. Dire que des princesses pouvaient s’entraîner ne signifie pas qu’elles aient combattu sur un champ de bataille. Mais cela élargit le spectre des activités possibles, notamment l’apprentissage de techniques de défense, de chasse ou de gestes rituels impliquant des armes, dans un environnement royal où la maîtrise du corps pouvait relever de l’éducation.

Noub-Hotep et Itaweret, des avant-bras adaptés à la traction d’un arc

Deux autres profils retiennent l’attention, les princesses Noub-Hotep et Itaweret. La première serait morte entre 40 et 44 ans et la seconde entre 20 et 34 ans. Toutes deux présentent un élargissement du radius, l’un des os de l’avant-bras. Dans l’interprétation proposée, cet élargissement peut correspondre à une adaptation à un stress mécanique répété, compatible avec le geste de tir à l’arc, qui impose une traction régulière et asymétrique selon la main dominante.

Le dossier devient plus précis pour Noub-Hotep, car son mobilier funéraire inclut des flèches. Les chercheurs signalent aussi une courbure d’un os de la paume, le deuxième métacarpien droit, et des insertions musculaires renforcées au niveau des doigts. L’ensemble est rapproché de ce que l’on appelle une prise d’archer, une configuration où la main qui tient l’arc subit une contrainte prolongée, notamment lors du maintien de la tension et de la stabilité.

La prudence méthodologique reste nécessaire. Une modification osseuse ne prouve pas à elle seule une discipline unique, et l’archerie n’est pas la seule activité à solliciter l’avant-bras. Mais la combinaison de plusieurs marqueurs, avant-bras, main, doigts, plus la présence d’armes dans la tombe, renforce la cohérence de l’hypothèse. Le raisonnement n’est pas de transformer chaque trace en certitude, mais de mesurer la probabilité relative des scénarios.

Dans la reconstitution proposée, l’entraînement aurait commencé tôt. Pour obtenir des adaptations structurelles, il faut du temps, des répétitions, parfois dès l’adolescence. Cette idée modifie l’image d’une royauté féminine uniquement assignée aux tâches de représentation ou de maternité dynastique. Elle ne contredit pas ces fonctions, mais suggère une éducation plus large, intégrant des gestes martiaux ou cynégétiques, et une familiarité avec des objets potentiellement dangereux.

Les auteurs évoquent aussi la question du risque, l’archerie et le maniement d’une lame exposent à des blessures. La présence de telles pratiques dans un milieu royal peut être interprétée comme une forme de préparation, à la protection personnelle, à la chasse, ou à des rituels où l’arme symbolise l’autorité. Dans tous les cas, l’os indique une réalité physique, une main et un avant-bras sollicités au point d’enregistrer des adaptations.

Armes dans les tombes féminines, le débat entre symbole et usage relancé

Le débat dépasse l’Égypte. Des armes retrouvées auprès de femmes sont documentées dans plusieurs régions et périodes, ce qui a souvent conduit à des lectures opposées. D’un côté, l’arme peut être un symbole de statut, un signe d’appartenance familiale, ou un objet apotropaïque destiné à protéger la défunte. De l’autre, elle peut signaler une pratique réelle, que ce soit la chasse, l’autodéfense, ou un rôle martial. Ce clivage est renforcé par des biais de documentation, les textes et représentations ont longtemps privilégié les figures masculines dans les fonctions guerrières.

Dans le cas des princesses de Dahchour, l’étude met l’accent sur une articulation entre mobilier funéraire et marqueurs biomécaniques. L’intérêt journalistique est là, une arme dans une tombe ne suffit pas, mais une arme associée à des adaptations osseuses rend l’hypothèse d’un usage plus crédible. Les auteurs citent une idée centrale, ces objets auraient été emportés dans l’au-delà comme témoins de vies actives, pas seulement comme décor.

Cette approche n’éteint pas les objections. Les modifications osseuses peuvent être multifactorielles, et les activités quotidiennes des élites restent difficiles à documenter. Les princesses pouvaient pratiquer des exercices physiques, des tâches artisanales spécifiques, ou des activités de chasse encadrées, sans correspondre à l’image d’une combattante. Mais l’étude a le mérite de déplacer la discussion vers des indicateurs mesurables, au lieu de rester sur des intuitions culturelles.

Elle pose aussi une question de méthode, comment éviter de projeter des catégories modernes, soldat, sport, entraînement, sur des sociétés anciennes? Les chercheurs parlent plutôt de stress répétitif et de charge mécanique, des notions ancrées dans l’anatomie. L’archerie devient une hypothèse parce qu’elle correspond à un pattern compatible, et parce que des flèches et des arcs sont attestés dans les dépôts funéraires.

Pour les musées, ce type de résultat peut modifier la médiation. Une vitrine montrant une dague ou des flèches n’a pas le même sens si l’on peut expliquer qu’une personne a probablement appris à s’en servir. Cela change aussi la manière de raconter le pouvoir féminin, non pas comme une exception spectaculaire, mais comme une pluralité de pratiques, dont certaines impliquent la maîtrise du corps et des armes. L’étude ouvre enfin un chantier, réexaminer d’autres dépouilles déjà conservées, avec des méthodes comparables, pour savoir si ces profils sont rares ou plus répandus qu’on ne l’imaginait.

Crédit image : GentryGraves / wikimedia (CC BY 4.0)

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